Les lectures théoriques et les bases référentielles

Un peu comme le rapport d’infériorité que j’entrainais, étudiant, avec la collecte de donnée (voir l’article précédent), j’ai souvent eu un complexe d’infériorité avec « les bases théoriques qu’un anthropologue devait avoir pour mener une recherche ». Les bibliothèques universitaires m’ont toujours paru insurmontables. Il y avait tellement de livres, que bien souvent, on s’y perdait. Parfois, on lisait bêtement ce que demandait un prof, parce que « le professeur le demandait » mais sans motivation particulière. Parfois, on tentait un livre comme ça, parce qu’il s’agissait d’une « référence » que tout le monde lisait, ou parce que le sujet traitait de ce qu’on étudiait. Puis, peu à peu, d’échec en échec, on apprend à chercher. On comprend ce qui apparait finalement comme évident : un chercheur n’est pas quelqu’un qui sait, c’est avant tout quelqu’un qui cherche. Dès lors, on peut se décomplexifier, se redemander ce qu’on cherche vraiment. On trouve alors des notions qui nous attirent, on se remet à chercher, et, bien sûr, on retrouve l’intérêt de lire. Cela apparaît évident comme ça, mais en arrivant à l’université, on est habitué à ce que la culture, le savoir, vienne d’en haut, qu’il nous soit inculqué. On n’imagine pas assez que le savoir peut aussi être quelque chose qui se construit à partir de notre propre personne (nos influences, nos aspirations, etc.). Et pourtant, si l’on veut mener une recherche, il faut passer par là. Ne plus être dans l’attente mais moteur d’une réflexion théorique. C’est à nous de choisir ce qui nous intéresse le plus d’étudier. C’est à nous, et nous seul, qu’on demandera de se justifier de notre recherche. Et cela, non pas en vue de nous condamner (après tout, il n’y a pas de mal à vouloir mener une recherche), mais en vue d’une compréhension : de ce que nous voulons faire et de pourquoi nous voulons le faire. En quoi notre recherche est pertinente, et en quoi est-elle limitée (car une enquête scientifique est toujours limitée : on ne peut répondre à tout) ? Le travail théorique devient alors non plus un poids mais un stimulus intellectuel indispensable au terrain et parallèle à celui-ci.

Il me semble d’ailleurs important de différencier les lectures théoriques des lectures empiriques. Les lectures empiriques sont tout ce qui peuvent nous permettent de nous renseigner sur le terrain. Cela peut être des ethnographies d’autres chercheurs, cela peut être d’autres écrits descriptifs (des guides, des récits de voyages, etc.), des films documentaires, des photos, que l’on est nous même allé chercher. Cela peut aussi être des œuvres directement conseillées par notre terrain, des œuvres faisant partie de mythologie de la communauté (des spectacles rituels, des films, des livres, des photos, etc.). Les lectures théoriques, elles, peuvent être complètement dé contextualisées du terrain. Elles sont relatives au chercheur et à ses intérêts scientifiques. Elles   portent donc plus sur des notions, sur des sujets théoriques. Et ce n’est que par le travail du chercheur, que ces lectures rentrent « en échos » avec le terrain. Les lectures quelles soient théoriques ou empiriques font parties de ce que l’on appelle « les bases référentielles ».

Les bases référentielles sont l’ensemble des éléments sur lesquelles un anthropologue va s’appuyer pour rédiger son enquête. Il est indispensable de les expliciter sur le compte rendu d’enquête afin que celui-ci soit considéré comme scientifique. C’est, en effet, elles qui vont mettre en lumière le « comment le compte rendu a été construit ». C’est elles qui vont donc en partie montrer en quoi le travail effectué est à la fois de qualité, mais qu’il est aussi limité. Elles doivent donc être rédigées avec sérieux et honnêteté, même si, bien sûr, elles ne sont pas exhaustives, car, comme tout être humain, un scientifique peut omettre de citer quelques sources qui l’ont aussi inspiré (parfois même de façon inconsciente). Les bases référentielles forment donc un ensemble dont les lectures théoriques (articles scientifiques, thèses, ouvrages universitaires) ne sont qu’une partie. Cet ensemble peut-être séparé en deux catégories : celle relative aux actions empiriques et celle relative aux réflexions intellectuelles. La première recouvre à la fois les observations de l’anthropologue (descriptifs ethnographiques, photos, films, etc.), les entretiens (formels et informels), et le carnet de recherche, qu’il soit sous forme de journal intime, ou qu’il soit sous forme d’archives numériques (les mails, les notifications et les messages de réseaux sociaux, les SMS (etc.) sont autant de traces qui peuvent aider à se remémorer l’expérience vécue). L’autre catégorie, celle relative aux réflexions intellectuelles, regroupe à la fois les lectures de terrain (les livres, les mythes, les images, les films, les spectacles, etc.), les lectures théoriques (articles, thèses, ouvrages, etc.) et les rencontres scientifiques (cours, colloques, conférences, etc.) dont l’anthropologue a pu bénéficier. Cependant, ces deux catégories ne sont pas, dans la pratique, aussi distinctes. Des outils se retrouvent parfois être à la limite de l’entre deux. C’est notamment le cas pour le carnet de terrain sous forme de journal intime où l’anthropologue y écrit aussi ses premières ébauches de réflexions théoriques (suite à un événement observé par exemple). C’est aussi le cas des entretiens formels qui sont pensés comme un moyen de faire de partager ses analyses de chercheur et de faire de la co-construction de savoir. Enfin, les lectures de terrains, elles, comme son nom l’indique, peuvent-être elles aussi considérées comme quelque chose faisant partie des actions empiriques (peut-être encore plus quand le média lu est un spectacle rituel). Ces deux catégories sont donc à relativiser.

Les Bases Référentielles

Publicités

Poster un commentaire :

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s