Le terrain comme élément durable, souvent plus long, que le temps d’enquête

Être particulièrement impliqué sur son terrain (voir lien) permet une certaine approche épistémologique. Il me semble néanmoins que cette méthode nécessite aussi quelques prérogatives. La première est, je pense, celle de s’engager (et d’avoir conscience de s’engager) sur un terrain long. D’une part parce que recueillir des données qualitatives met souvent plus de temps que recueillir des données quantitatives. D’autre part, parce que si l’anthropologue agit comme une « boite noire » (lire l’article de J.P Olivier de Sardan à ce propos), les « photographies » qu’il prend ne peuvent être révélées qu’après un certains temps, après un certain « processus de développement ». La métaphore de Jean Pierre Olivier de Sardan avec la photographie trouve néanmoins ici ses limites. Ce que l’anthropologue doit développer après avoir été fortement impliqué sur son terrain, ce n’est pas simplement ses « images empiriques », son expérience vécue, c’est aussi son « désir photographique », l’expérience antérieure au terrain qui l’a poussé à choisir un sujet d’étude plutôt qu’un autre. Le terrain ne peut être alors considéré comme le temps de présence « sur le terrain ». Il englobe cela, mais il englobe aussi l’avant, le chemin de l’anthropologue qui l’a amené jusqu’à son sujet d’étude. D’ailleurs, dans certains cas, les limites ne sont pas forcément définies. Il m’est arrivé plusieurs fois de côtoyer un sujet d’étude avant même de l’avoir défini comme terrain d’une possible enquête anthropologique. Être particulièrement impliqué sur son terrain de recherche demande donc une attention particulière quant à notre implication. Ne pas penser que celle-ci est gratuite et spontanée, mais qu’elle est bien sûr intéressée, liée à une certaine approche qui va modifier notre façon de percevoir notre sujet d’étude. Le terrain n’apparaît alors pas comme quelques chose de carré, avec un début, une fin, mais comme quelque chose de diffus.  Pour autant, cela ne nous empêche pas d’en schématiser certaines phases (j’utilise ici le terme schématiser explicitement, il s’agit bien de schématiser grossièrement la réalité afin de la simplifier, mais évidemment, tout schéma a ses limites, dans la réalité, ces différentes phases ne sont là encore ni aussi distinctes, ni aussi linéaires) :

– la période d’observation prospective : qu’on pourrait aussi appeler période d’initiation, peut se situer en début d’enquête, mais aussi parfois, avant même que celle-ci commence véritablement. C’est la période de démarchage où l’on essaye d’entrer en contact avec le terrain, d’y pénétrer, d’y être accepté. L’anthropologue se doit (et parfois n’a de toute façon pas le choix) d’être dans une dimension d’écoute. C’est un initié qui doit apprendre peu à peu les codes du groupe (pas forcément définis formellement, pas toujours explicites mais quoi qu’il en soit bel et bien toujours présents). C’est ce moment où l’anthropologue se pose ses premières questions, développe ses premières hypothèses, crée un intérêt pour son terrain, qui donnera peut-être naissance à une enquête (si celle-ci n’est pas déjà formalisée). Bien qu’insuffisante, c’est une première phase essentielle pour l’anthropologue. C’est à partir d’elle qu’il va poursuivre et analyser son travail.

– La période d’interactions : est le moment où l’anthropologue n’est plus seulement dans une phase d’écoute silencieuse mais aussi dans une phase d’interrogations, de questions. Il ne comprend pas tout, mais comprend un peu. De ce fait, comme un enfant, il a une certaine légitimité non pas pour s’affirmer mais pour questionner. Il peut aussi intervenir, donner son avis, mais toujours dans une seconde approche, avec l’accord de son sujet. L’anthropologue est alors plus dans une phase d’observation participante.

– La période d’actions : est la phase où l’anthropologue est considéré comme étant un membre constituant du décor (un « appartenant au groupe ») et en même temps un individu indépendant/autonome, qui a été adopté mais qui n’est pas né dans le groupe. Il peut donc se positionner, donner son avis, prendre des responsabilités au sein du groupe. Il a une certaine légitimité pour faire des choix, non pas pour le groupe (car l’anthropologue, même accepté n’est pas forcément un membre inné du groupe), mais au moins pour lui. Il peut ainsi expérimenter, se tromper, réussir, découvrir par l’action. Non plus seulement en tant qu’observateur mais aussi en tant qu’acteur. L’anthropologue est alors plus dans une phase de participation observante et moins dans une phase d’observation participante (comme dans la période d’interaction)

 – La période d’observation réflexive : est une phase qui se passe souvent en aparté du terrain. Cela ne veut pas dire que celui-ci n’est pas présent, mais simplement qu’il est à ce moment là secondaire pour l’anthropologue, qui se doit d’être plus dans une phase remémoration, de requestionnement, de récriture de l’expérience vécue avec ce terrain. Moins empirique que les trois périodes précédentes, cette phase est aussi moins inductive, plus autocentrée, plus portée sur la question « qu’est-ce que j’ai vécu ? ». Cette étape est aussi celle du début du « retour d’enquête ». C’est celle où l’on synthétise l’expérience que l’on a vécue, toutes les données empiriques que l’on a pu collecter ou que le terrain a pu nous donner. C’est celle où l’on essaye aussi de se rendre compte de son évolution intellectuelle. C’est enfin celle où l’on se demande qu’est-ce qu’on peut raconter, qu’est-ce qui est intéressant de transmettre de toute cette expérience empirique vécue.

Les différents temps de la réflexion anthropologiques

A la suite à ces quatre phases, le temps d’enquête se termine. L’anthropologue rédige son retour d’enquête (son mémoire, sa thèse, son article, son livre, etc.). Bien souvent, il s’isole. Le temps du terrain n’est pourtant suspendu que temporairement. Il y a le fameux « retour » que l’on doit (moralement parlant) adresser au terrain sur son travail. Celui-ci peut être un simple envoi du document rédigé, cela peut aussi prendre une forme plus collaborative, plus interactive, où l’anthropologue accorde une réelle importance aux droits de regard du terrain sur son travail. Quoiqu’il en soit, quand l’anthropologue s’est fortement impliqué dans son travail inductif, il ne peut rester neutre. Son terrain ne représente pas qu’un sujet scientifique. Il représente aussi des relations affectives (bonnes ou mauvaises) que l’anthropologue pourra amener à continuer (ou pas) et qui pourront, éventuellement, avoir une autre incidence sur ses prochaines enquêtes et son parcours à la fois scientifique mais aussi personnel.

Publicités

Poster un commentaire :

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s