La collecte de données empiriques

Au cours de mes études, j’ai toujours eu un sentiment de culpabilité vis-à-vis de la collecte d’informations que nos professeurs nous demandaient d’effectuer sur nos terrains. Je n’écrivais pas assez régulièrement sur mon carnet de recherche, je faisais peu d’entretiens, et ceux-ci n’étaient jamais enregistrés par une tierce machine (comme un dictaphone ou une caméra). Les consignes de mes enseignants, sur ce qu’est un « bon anthropologue », me paraissaient alors comme de futiles obligations pour lesquelles, j’avais très envie de me soustraire. D’année en année, malgré tout, j’ai compris ma résistance face à ce que me proposaient (plus que m’imposaient) mes professeurs. Ma posture méthodologique me demandait d’être très impliqué sur mon terrain. De ce fait, la collecte de données n’était pas quelque chose qui me posait problème. Rédiger rigoureusement toutes mes observations, enregistrer tous mes entretiens (puis les retranscrire !) m’auraient demandé énormément de temps et d’énergie. Que je n’aurais pas pu consacrer à mon expérience empirique. Et puis, est-ce que tout cela aurait été vraiment utile ? Qu’aurais-je fais de tout le matériel collecté ? Comment aurais-je traité de façon qualitative tant d’éléments ? Et enfin, est-ce que ces éléments auraient vraiment servi mon enquête ? Aujourd’hui, je pense que non. Non, parce que je ne viens pas sur le terrain avec une démarche déductive (répondre à des questions que je me serais préalablement posé), mais avec une démarche inductive (essayer de me poser de nouvelles questions qui viennent de mon expérience empirique). De ce fait, les observations et les entretiens que je mène sur le terrain ne correspondent donc pas tant à des questions de chercheur mais plus à des questions spontanées, relatives à l’instant, et portées par une curiosité personnelle, pas forcément passagère, mais en tout cas pas préméditée (comme peuvent l’être les questions d’autres scientifiques ou de journalistes). Ecrire, enregistrer, et retranscrire à l’aide d’un support mort et externe toutes ces questions spontanées, toutes les interactions qu’on m’accorde, toutes les observations que je peux éventuellement avoir sur mon terrain me demanderaient donc un travail titanesque, et seraient, de toute façon, fatalement vouées à l’échec car cette méthode repose sur un idéal. Transposer toute l’expérience vécue sur un média mort est quelque chose d’impossible. Le « tout retranscrire » est un mythe inatteignable. De par notre regard subjectif, nous sélectionnons déjà une certaine partie de la réalité, de par la retranscription de cette partie de la réalité, nous réinterprétons à nouveau (et ce malgré nos efforts pour rester fidèle) cette réalité. Certains diront que là où l’homme ne peut pas agir, la machine intervient (dictaphone, appareil photo, caméra, etc.). Cependant, celles-ci ont aussi leurs limites. D’abord, ce serait une erreur de les penser neutres. Les machines sont toujours dirigées par quelqu’un, et même si certaines personnes tentent de rester le plus fidèle à la réalité, il sera malgré tout, lui aussi obligé de procéder par sélection : écrivains, photographes, cinéastes ne pourront que vous en attester. Ensuite, la machine a ses limites dans ses capacités techniques. Je crois pour ma part qu’au jour d’aujourd’hui, notre corps apparaît comme le meilleur outil d’enregistrement. Dictaphone, appareil photo, caméra, rien ne permet de ressentir autant de choses que notre appareil vital. Est-ce que cela veut dire que ces machines sont désuètes et que la collecte de donnée est inutile ? Non. Je ne pense pas. Simplement, cette collecte de donnée ne peut être considérée comme une preuve validant notre travail et légitimant nos analyses. Alors que certains professeurs d’anthropologies soulignent le sérieux dont on doit faire preuve dans cette tache, moi, il me semble important de souligner que la collecte de données est un objectif que l’on ne doit pas prendre avec trop de sérieux, mais plutôt comme des informations soumises au point de vue du moment, au contexte, à l’action qui est en train de se dérouler. Des informations pour lesquelles il convient donc de prendre du recul, de la distance, afin d’essayer de voir, aux travers d’elles, en quoi notre regard a évolué au fil du temps. Considéré comme tel, alors là, oui, la collecte de donnée devient quelque chose de fondamental. Non pas pour se justifier vis-à-vis d’autrui, mais pour s’aider soi-même. Car se remémorer l’ensemble d’une expérience empirique n’est jamais évident, et nos collectes de données peuvent alors être autant d’agents nous permettant de « développer » notre fameuse « boite noire ». De part cette optique, il est possible de repenser le « sérieux » que mes professeurs prônaient, en différenciant, tout de même, le « faire avec sérieux » du « prendre avec sérieux » (ou du « reprendre avec sérieux »). Dès lors, il faut redonner à notre collecte d’informations empiriques la place qui est la sienne, à savoir, un travail à faire avec sérieux mais qui, une fois effectué doit être compris comme n’étant qu’une simple fraction de l’ensemble d’une expérience vécue plus globale. La collecte de données ne devient alors non plus une obligation, mais ce qu’elle devrait vraiment être, un outil de recherche. Et dans ce vaste outil de recherche, on peut distinguer plusieurs sous-outils : le carnet de terrain, les observations, les réflexions personnelles, les entretiens (formels et informels), et les archives numériques.

  • – le carnet de terrain, aussi parfois appelé « carnet de recherche », est le support sur lequel l’anthropologue marque régulièrement ses observations, ses réflexions personnelles, ses ressentis, et parfois même, certaines discussions. Au même titre qu’un journal intime, le carnet de recherche n’est pas quelque chose qu’on fait lire. C’est un outil personnel qui nous permet de recueillir des informations prises sur le vif, ou peu de temps après l’expérience décrite. Ce n’est en rien quelque chose qui se prétend réfléchi. Il ne peut pas faire office d’expertise en tant que tel. Par contre, il s’agit du support sur lequel nous allons baser une grande partie de notre retour ethnographique.
  • – les observations, peuvent être de plusieurs formes : écrites, au travers d’un récit ethnographique, mais aussi photographiques, filmiques, au travers des différentes archives que nous créons. Ces observations se trouvent généralement dans notre carnet de recherche, mais il est possible d’en retrouver, après coup, dans nos différentes archives numériques. Il est souvent conseillé pour réaliser une observation de s’en tenir au fait, ne pas analyser, ne pas interpréter, ne pas faire preuve de réflexions personnelles, juste décrire. Dans la pratique, c’est impossible. D’abord, parce qu’une retranscription étant déjà une interprétation. Ensuite, parce qu’il est difficile de se restreindre, de ne pas écrire ce que l’on veut écrire, mais de se limiter à la description. Parfois, cela peut–être même contre productif. Je pense donc que c’est à l’anthropologue de déterminer, au cas par cas, la place qu’il laisse à l’interprétation dans (ou à côté de) ses descriptions. Quoiqu’il en soit, en relisant ses notes l’anthropologue doit faire preuve de discernement. D’abord, en déterminant bien ce qui est de l’ordre de la description de ce qui est de l’ordre de l’interprétation. Ensuite, en ayant conscience que ses observations sont uniquement là pour lui rappeler des évènements, et non, dans le but de lui apporter des faits ou des arguments irréfutables.
  • – Les réflexions personnelles, comme je l’ai déjà un peu explicité plus haut, ne doivent pas être perçues comme des analyses approfondies mais plus comme des brouillons, des essais d’hypothèses, de remarques embryonnaires, de pistes de recherches, des ébauches de raisonnements théoriques, etc. Au même titre que les observations (et parfois mélangées à celles-ci), on retrouve généralement ces réflexions personnelles dans le carnet de recherche.
  • – Les entretiens, peuvent être de deux types : formels ou informels. Les entretiens informels sont l’ensemble des discussions que l’on mène avec son terrain. Ils sont spontanés, non préparés, et se font dans un cadre particulier (souvent déterminé par le terrain). Les entretiens formels sont, par contre, eux, des entretiens préparés qui se déroulent dans un cadre « anormal » du terrain. A l’inverse des entretiens informels (qui font partie intrinsèque du terrain), les entretiens formels sont quelque chose de créé par le chercheur. En cela, ils ne peuvent pas être considérés comme de réelles données empiriques. Ils peuvent permettre d’avoir un premier retour, une première relecture du terrain vis-à-vis des observations, des remarques, des ressentis et des réflexions que nous lui présentons. C’est donc aussi un moyen de ne pas avancer seul, de faire de la « co-construction de savoir », ou du moins, de réinterroger son terrain pour être plus en cohérence avec lui.
  • – les archives numériques sont l’ensemble des traces informatiques que l’on dispose au travers de nos différents échanges avec le terrain. Cela peut-être des mails, des SMS, des interactions via les réseaux sociaux (type : facebook, twitter, etc.). Critiqué parfois dans les milieux universitaires, cet outil est à utiliser avec attention. Là encore, comme les autres outils de collectes de données empiriques, ces archives numériques doivent être remises dans le contexte du terrain. Ne pas outre passer leur fonction d’outil, ne pas être considérées comme des « preuves » mais bien comme de simples possibilités de remémorer un vécu empirique.

 La collecte de données empiriques

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