La possibilité de l’auto-entreprise, l’envie d’indépendance et la recherche appliquée

Sortir de l’université (ne serait ce que partiellement), sortir de ce cadre sécurisant (voir article précédent) me permettait de prendre des risques, d’apprendre de nouvelles choses. D’un autre côté, cela posait implicitement la question où aller, dans quel cadre mener mes recherches ? A l’époque, une forme juridique m’intéressait particulièrement : l’auto-entreprenariat. De par son côté libéral (c’est à nous de trouver les financements nécessaires à notre recherche, c’est donc à nous de choisir, ou non, les missions pour lesquelles on se sent compétent), et de par son côté sécurisant (l’auto-entrepreneur permet de cumuler son activité avec un autre poste de salarié, et ainsi de développer son activité de façon professionnel tout en s’assurant d’un salaire fixe, de par son autre poste, jusqu’à ce que son activité devienne assez rentable pour être considérée comme activité principale), je trouvais ce modèle séduisant. Le côté libéral de l’auto-entreprenariat n’apportait cependant pas que des avantages. En dehors de l’université, il est difficile de faire de la recherche « pour la recherche », développer des réflexions à but simplement interrogatif, qui n’ont pas de résonance pragmatique (ou du moins, pas dans un temps court). Ce qui est bien souvent demandé par les collectivités territoriales, les institutions publiques, les associations, les ONG, et les entreprises privées, c’est de faire de l’action sociale, ce qu’on appelle aussi de la recherche appliquée. Dès lors, l’anthropologie répond à une « commande », à un besoin d’information pour laquelle la recherche doit apporter des réponses. Il est donc difficile pour l’anthropologue de faire valoir le côté inductif de sa recherche qui, souvent, ne lui est pas apriori demandé, du fait du caractère commanditaire (et donc déductif) de la demande. Le risque est donc d’oublier ce caractère inductif que doit contenir une recherche anthropologique, de ne faire que répondre à des commandes, à des appels à projets, d’oublier qu’une recherche scientifique se doit d’être quelque chose de personnel, dont on est le moteur, dont on est le responsable intellectuellement parlant. Mener une recherche anthropologique dans ces conditions extra-universitaires amène donc à réaliser une gymnastique intellectuelle pas simple, mais, je crois, possible, si l’anthropologue détermine bien les choses au préalable. D’abord, il y a lui, le chercheur, ses intérêts, et ses intentions de recherche. Ensuite, il y a les différents partenaires avec qui il peut (ou pas) collaborer, ceux qui sont susceptibles d’avoir des questions pouvant potentiellement être en lien avec les propres interrogations du chercheur. Enfin, il y a le terrain, qui selon les partenaires (les commanditaires) et le chercheur, ne représente pas la même chose. Pour le premier, il correspond simplement au sujet de la mission donnée. Pour le second, c’est un concept plus large comprenant à la fois les sujets des missions qu’il effectue mais aussi les commanditaires qui lui demandent d’étudier ces sujets selon un certain angle. Parce que si les objectifs des partenaires (ceux de l’action sociale, ceux de la recherche appliquée) peuvent entrer en correspondance avec ceux du chercheur (et de sa recherche fondamentale), ils ne sont pas pour autant les mêmes. Par définition, le premier est d’ordre plus pragmatique, il s’inscrit dans une temporalité plus courte, dans le but d’agir présentement. Alors que le second est d’ordre plus théorique, il s’inscrit dans une temporalité plus longue, dans le but d’enrichir un patrimoine intellectuel collectif qui servira éventuellement à d’autres individus futurs. Bien souvent aussi, les objectifs du commanditaire sont souvent plus ciblés, plus spécifiques, il n’interroge qu’une partie du problème. Or pour le second, pour le chercheur, ce qui est intéressant c’est de soulever le problème aussi profondément que possible. Malgré tout, travailler de façon libérale, avec le monde professionnel, avec le monde extra-universitaire, n’est pas selon moi quelque chose à dénigrer. D’abord parce que cela peut nous permettre en tant que chercheur d’avoir des fonds pour faire du terrain, et donc, du temps pour écouter nos sujets d’études, les observer, vivre avec eux, partager des moments, réfléchir à des sous questions que pose notre enquête (à la fois celle commandée mais aussi celle plus fondamentale), commencer à poser des questions, construire des hypothèses de réflexions, etc. Ensuite, parce que ces différentes actions sociales permettent de mener sa recherche fondamentale non pas seul au sein d’une université, mais de l’inscrire dans un réseau qui se tisse de façon plus large au sein de la société. Enfin, parce qu’il nous permet, à nous chercheur, de ne pas étudier simplement qu’un sujet d’étude de façon isolée, mais de l’étudier en relation avec d’autres structures, avec d’autres institutions et ainsi voir comment celui-ci est perçu, abordé, et parfois même, théorisé de façons multiples. En cela, il me semble que mon choix de quitter l’université n’allait pas à l’encontre de mon envie de faire de la recherche fondamentale (et donc universitaire), bien au contraire… 

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